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Voilà bientôt deux ans, lors d’un mini périple en Irlande, que Jeremy avait eu la bonne idée d’envoyer un message à Yann Mestelan pour lui proposer une rencontre. On avait enchainé les interviews avec plusieurs compétiteurs (Yann Salaun, Perrine Gourcuff Enzo Vildina), et on avait besoin de revenir aux origines de ce qu’est Forward, simplement des passionnés de la petite planche qui se retrouve au peak, loin de toute fédération. Alors il était temps de de donner la parole à un véritable free-rider dont le parcours sortait de l’ordinaire. À vrai dire, quand Jeremy à proposé que ce soit Yann, je n’avais jamais entendu parler de lui. Enfin je croyais. En y repensant maintenant, j’avais bien vu quelques photos de ses rides déjà bien engagés à l’époque, partagées sur les réseaux sociaux de Watt (marque de bodyboard qui le soutenait). Alors oui, Jeremy avait eu le nez creux car au premier contact en 2023/24, c’était encore un simple (mais très bon) bodyboardeur français passionné, expatrié en Irlande scorant de belles sessions discrètement dans son coin. Mais voilà, entre ce premier message et la sortie de cette interview, ces “belles sess” se sont transformées en un award de “Best wave of the year” aux Irish Surf Festival fin 2024, rien que ça. Alors il était vraiment temps qu’on s’active, et qu’on se penche sérieusement sur son parcours atypique, sa vision et son intégration dans la scène bodyboard irlandaise. En résulte cette interview fleuve passionnante en plein cœur de l’île verte, à la découverte du Yann-imal !
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1. Salut Yann ! On suit tes aventures depuis pas mal de temps, on avait pris un premier contact avec toi il y a maintenant deux ans pour t'interviewer, et nous y voilà enfin ! Tu es un free-rider français plutôt discret, on te connait peu dans l’hexagone, ou du moins en Bretagne, est-ce qu’avant toute chose tu pourrais te présenter ?
Salut à tous, je m’appelle Yann Mestelan, oui j'ai un prénom celtique mais je suis basque ! Je suis né à Bayonne, j’ai 41 ans (né en 1984), pour vous situer je suis à peu près la même génération qu'Amaury (Lavherne), alors oui on peut dire que je commence à prendre de l'âge ! Coté travail je gère un magasin de vêtements outdoor techniques et lifestyle qui s’appelle Ho-Zone (bientôt renommé “Basecamp”) qui se trouve à Hossegor.
2. Si on ne dit pas de bêtise, tu vis une bonne partie de l’année en Irlande, c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles on avait super envie de t'interviewer. Dis nous, tu habites où et surfes où ?
Oui je vis entre la France et l'Irlande. D’un côté, je passe la belle saison en France pour travailler au magasin. Là-bas j’ai mon appartement à Bayonne et le travail étant à Hossegor, je surfe entre les deux. Et quand l’activité retombe, j'ai la chance d’avoir des employés de confiance qui prennent soin du shop, donc nous (moi,ma femme et mes enfants) repartons en Irlande, car oui on a deux filles et un petit garçon ! On habite à Bundoran, une petite ville côtière dans le comté de Donegal au nord-ouest de l’Irlande, avec les spots juste devant la maison.
3. Ça fait un paquet d’années que tu traines en Irlande, avant de se pencher sur ta vie là-bas, on aimerait remonter un peu le temps. On imagine que ton histoire avec le boogie à commencé en France ?
J’ai eu la chance de grandir à Bidart à deux pas de la mer, et j'allais à la plage juste à côté. Dès l’adolescence j'ai commencé à rencontrer des gars de mon âge qui faisaient du bodyboard, comme Thomas Goyenetche et Baptiste Tellechea. On surfait ensemble, on allait aux compétitions ensemble.... Dès qu’on a eu nos scooters, on a commencé à traîner avec la bande du Club à Anglet où il y avait un gros niveau, avec des gars comme Kim Mas, Thierry Tellechea, Pierre Bergeras… Sans oublier Yvon Martinez qui nous tirait tous vers le haut, aussi bien sportivement que techniquement !
4. Et c’est encore ado que tu fais une rencontre au peak qui va compter pour toi…
Quand j'ai démarré le bodyboard à La Vague Basque (Club de surf de Biarritz), on cruisait avec le minibus du club pour essayer de trouver LE spot avec les conditions idéales. Un jour on débarque à Avalanche, c’était gros et du haut de nos 15/16 ans on ne faisait pas les malins. Les coachs nous ont bien motivés et on a quand même foncé à l’eau malgré la taille des vagues. En arrivant au peak, il y avait un bodyboardeur en train de se mettre d'énormes cavernes. Ça m’a rendu fou quand j’ai compris que c’était Matthieu Walbrou qui était là, mon idole de l'époque, et l’idole de pas mal d’autres riders d’ailleurs ! “La Walb”, qui avait surfé Teahupoo avant tout le monde. On voyait à sa glisse qu'il avait passé des années à Hawaii, qu'il avait mis des kilomètres de ride dans les tubes polynésiens (jusqu’à battre Mike Stewart à la maison, au Pipeline Pro de 1994). Il avait les Vipers et le bon style de l'époque, et était venu en métropole pour travailler. Ce jour-là j’ai tout de suite essayé de prendre une grosse vague devant lui histoire de marquer des points, et ça a plutôt bien marché puisqu'il m'a pris sous son aile. Un peu plus tard, il est allé parler à Beuglot (Bruno Degorce) qui travaillait pour Surf Systèm (distributeur européen de marques de surf & bodyboard), et qui m’a trouvé un sponsor ! J’étais encore nul en compétition mais je me suis retrouvé dans la même team qu’Amaury Laverhne et Yoann Florentin chez BSD ! Malheureusement Mathieu est mort un an plus tard, dans un tragique accident de voiture, alors qu’ils (avec David Legley) rentraient de l'étape du GOB (Global organization of Bodyboard - ancêtre de l'IBC) de Sintra au Portugal. Ça date, c’était en 2001, et on a tendance à l'oublier. Donc oui, ça a été un gros mentor pour moi Mathieu. Respect.
5. À cette époque tu étais plutôt compétition ou free-surf ?
À ce moment-là je faisais les compètes, il m’arrivait de faire de bons résultats aux championnats de la Côte-Basque, mais dès que j'arrivais au championnat de France, on se faisait battre par les gars des îles qui trustaient tous les podiums bodyboard. Et finalement j'ai toujours pris beaucoup plus de plaisir en freesurf qu'en compétition. En freesurf, tu peux prendre des risques sur les manœuvres, alors qu'en compétition, on faisait ce qu'on savait faire pour marquer des points. Et puis surfer sous pression, c'est pas trop mon truc.
6. Puis un jour tu entends parler de l’Irlande, à une époque où personne n’a encore conscience du potentiel de cette destination.
C’était au milieu des années 2000, je travaillais dans le magasin de mon père à Hossegor, et par le plus grand des hasard je rencontre au peak des riders qui avaient un caisson photo étanche. Curieux de ce matériel qu’on voyait assez peu à l’époque, c’est en allant discuter avec eux qu' ils m’ont dit qu’ils étaient irlandais, je dois bien t’avouer que j’ai eu du mal à y croire! “Mais y’a des vagues en Irlande??? Il doit faire un froid polaire !”. Ces gars-là, après la session, m’ont invité à l’apéro, et m'ont montré des photos de leurs vagues irlandaises sur leur iPod, d’ailleurs je n’avais jamais vu d’Ipod à ce moment-là non plus ahah. En fait c’était Fintan Gillespie (le frère de Tom), et Daragh McCarter! Parmi les meilleurs bodyboarders irlandais du moment! On a bien sympathisé, et je leur ai promis qu’un jour je viendrai dans leurs contrées.
7. Quand fais-tu ton premier voyage là-bas ? Tu as tout de suite pu scorer ?
Je partais tout le temps en trip fin septembre/octobre pour fuir l’ambiance à l’eau, c’était blindé de pros qui ragassent à cause de tous les gros contest (Quiksilver Pro etc) organisés à cette période. Et faut dire aussi que j’avais envie de surfer autre chose que les beach break landais. Grand coup de chance, peu de temps après cette rencontre, Ryanair a ouvert la ligne Biarritz>Dublin, avec des prix hyper attractifs ! J’ai donc pris mon premier billet pour l’Irlande en 2007, et ça tombait bien puisque Benoît Cren que j’avais rencontré en compétition était en Erasmus là-bas! Donc en plus de l’avion pas cher, j’avais le logement gratuit pendant 10 jours dans la région du Sligo. Ensemble on a surfé tous les jours à Bundoran, mais on ne savait pas vraiment à quelles marées marchaient les spots, donc on s’est pas mal explosé la gueule! Puis pendant ce trip on a eu l'opportunité d’aller dans la région du Clare et de surfer cette nouvelle vague qui venait d’être découverte par Mickey Smith (vidéaste légendaire dans le bodyboard notamment pour avoir réalisé le film A Blank Canvas en 2005), mais qui n’avait encore jamais été surfée. Malheureusement on n'avait pas notre propre voiture, et le gars qui nous drivait ne voulant pas y aller, on est passé à côté de l’occasion. Ce jour-là Mickey y était avec Pierre-Louis (Costes), Tom Lowe, et Paul Morgan, et ils ont sco-ré, et tu sais quoi ? Cette nouvelle vague, c’était Rileys. Tu te souviens de la photo légendaire de PLC avec le bras levé dans le tube ? C’était ce jour-là. (PLC revient d’ailleurs sur cette session précise dans son film Tenders). Autant te dire que d’avoir loupé cette session c’est un BON GROS regret que je traîne depuis. Alors oui, j’ai très vite compris que l’Irlande c’était l’Australie à 2h de vol.
8. Entre faire des trip-surf, et s’installer là-bas il y a un énorme gap, quel a été le déclencheur qui t’as fait partir vivre là-bas une bonne partie de l’année ?
Dès l’année suivante ma relation est devenue spéciale avec ce pays. Durant ce deuxième trip, il n’y a quasiment pas eu de conditions durant tout le mois d’octobre. À défaut de surfer, j'ai passé beaucoup de temps avec les locaux, et je me suis mis à découvrir et à apprécier énormément la culture irlandaise, et à me faire de vrais amis là-bas. Puis je me suis mis à enchaîner les voyages chez eux, au point qu’ils ont commencé à appeler le mois d'octobre le “Yann-tober”, parce que tous les mois d'octobre il y avait Yann qui débarquait avec ses quilles de rouges, son fromage et ses magrets de canard. Mais c’est bien plus tard que les choses sérieuses ont commencé, quand en 2016 Tom Gillespie m’a invité à venir à Dublin fêter ses 30 ans. J’étais en arrêt de travail suite à une mauvaise chute en ski, et je tournais en rond en France. En bon hyperactif, je me suis dit “Allez, allons boire des pintes de Guinness!”. C’est ce soir là où j’ai rencontré Fiona qui est devenue ma femme. On a eu une relation intermittente jusqu’en 2019 où elle est tombée enceinte, il a fallu que je vienne lui prêter main forte, je suis devenu irlandais pour de bon.
9. On entend beaucoup parler de Bundoran comme un camp de base de pas mal de riders, vous avez de suite vécu là-bas ?
Non au début on vivait chez ma belle-mère, à Foxford un village rural, agricole, et très reculé dans le comté de Mayo. Vivre là-bas c’était comme voyager dans le passé, les pubs sont comme dans les années 70, les bâtiments sont décrépis, et limite les gens ne savent pas ce qu’est le surf. Mais c’était un bon endroit pour s’imprégner de la culture irlandaise, et pas trop mal placé puisque à mi chemin entre le Clare et Sligo. Mais pendant le covid en 2020, je devenais fou de pas pouvoir surfer car trop loin de la côte, alors que mes potes surfaient deux fois par jour du côté de Sligo : Tom et João surfaient les Cliffs sur-parfait le matin, et Riley’s l'après-midi. J’ai dit à Fiona qu’il fallait vraiment qu'on soit au bord de la mer, et on a finalement acheté une maison à Bundoran, où de nombreux spots sont accessibles juste à côté. Et c’est la ville la plus proche de Mullaghmore, donc ouai, dès qu’un swell est annoncé, ça ramène ici tous ces surfeurs de gros, les “big wiggs” comme on les surnomme.
10. On a récemment vu des images de toi ridant des sacrés morceaux, tu as tout de suite chercher à scorer du gros de ton côté ?
Il faut rester humble face aux vagues irlandaises, elles font vraiment très peur. Si tu brûles les étapes elles te remettront à ta place directement. Et puis quand je suis arrivé de France, je n’étais pas vraiment un guerrier, alors j'ai commencé par surfer tous les petits slabs, sans savoir que j'allais atterrir dans le barrel à Mully (surnom de Mullaghmore) 15 ou 20 ans plus tard. Quand je venais en Irlande c’était pour les vacances et clairement je passais un peu trop de temps au pub pour être en canne pour aller surfer 3-4 mètres... D’ailleurs je pensais même que ce n’était pas fait pour moi. Mais petit à petit, j'ai pris confiance et commencé à surfer pendant les grosses sessions à Mully, Aileens…
11. On imagine que ton intégration dans la communauté bodyboard irlandaise à contribuer au fait d’être au bon endroit au bon moment.
Oui et la communauté ici est vraiment petite. Les irlandais ont le cœur sur la main, Ils sont super accueillants, c'est le “càirdeach” en gaélique. “They're good craic” , c’est des bon gars avec une super énergie. J'ai très vite sympathisé avec Shambles Mc Goldrick, Andrew Kilfeather, et Shane Meehan, qui est d’ailleurs devenu le parrain de mon fils. Un jour les gars de Lahinch (Hugh Galloway, Tom Gillespie, et Dan Skajarowski, Patch Wilson) m’ont invité à boire un coup, et m’ont officiellement intégré dans leur crew : ils m'ont dit “tu vas voir, on a de belles années devant nous”... Et effectivement, grâce à eux j'ai commencé à scorer des sacrées bombes. Au fur et à mesure, de 2011 à 2018, j’ai rencontré tous les O-G de l’époque : Ollie O Flaherty, Fergal Smith, Tom Lowe…. Donc j’ai très vite connu le noyau core de la communauté bodyboard irlandaise.
Incroyable ! C’était tout début janvier, je débarquais tout juste de France la veille après l’inventaire du magasin à Hossegor et les fêtes de fin d’année. Ça parait bête mais la première mission, et la plus importante a été de trouver un babysitter disponible! Et puis une fois que t’es en train de payer un babysitter, tu ne peux plus faire le chicken à l’eau, faut rentabiliser la session. Et quand c’est comme ça, que les conditions sont là et que tu es au peak, tu te dis “bon, c’est maintenant ou jamais. C’est pas au cimetière que tu choperas la bombe”. Donc après deux vagues de chauffe, il y a un set surprise qui passe, pas l’énorme qui bouche l’horizon, mais un intermédiaire qui passe un peu en dessous. J’étais bien placé, alors je n’ai pas réfléchi longtemps. Après le gros bottom, j'ai senti l’énorme bowl qui tendait, j'allais avoir du boulot dans l'inside, et là tout s'est levé, ça a jeté, je suis resté dans la paroi à essayer de ne pas piquer du nez jusqu’au bout, c'était intense, une vague de fou, et c'était une des meilleures vagues de la journée !
13. …et les planètes s’alignent, ton ride est filmé par le photographe/vidéaste irlandais Clem Mc Inerney.
Oui et Connor McGuire (surfeur irlandais soutenu par Redbull) était à l’eau ce jour-là, on s’entend bien, il à transféré la vidéo à Red Bull, qui l’ont publiée sur leurs réseaux sociaux, ça a fait un petit buzz. Pour rappel, on était au tout début de l’année 2024, j’ai eu de la chance que personne en bodyboard n’ai eu une vague aussi bien de filmée les 11 mois suivants ! D’ailleurs ça a été très serré avec la vague de Dan Skaj à Aileens. En plus c’est Nathan Florence qui l’a désigné vague de l’année…Enfin, il faut quand même préciser que c'est catégorie bodyboard, je n’ai pas pris la vague de l'année de toute la communauté de surf irlandaise ! Quand j'ai gagné l’award, un pote australo m'a taquiné: « not too bad, but you're not even in the pit ». “Je suis pas vraiment dedans”, mais à Mullaghmore c'est très dur de visualiser sa position sur la vague, savoir si on n'est pas trop deep ou l’inverse. La critique est aisée, mais le ride est compliqué !
14. Tu as une préparation physique particulière pour ce genre de grosses sessions ?
J’essaie simplement d’avoir un rythme de vie sain, du genre éviter d'aller aux pubs, boire des Guinness avec des potes la veille, même si c’est déjà arrivé ahah. En fait, j'évite complètement l’alcool pas mal de jours avant les sessions. Dès qu'on voit un Mullaghmore se pointer, je me tiens à carreau. Je fais aussi un peu de yoga, je bois du thé, et dernièrement, je me suis mis à faire du running, mais je ne suis pas très assidu. À mon avis, le yoga c’est la clé pour les grosses vagues.
15. On est rarement seul quand on part faire du charging, tu as des riders avec qui tu apprécies être à l’eau quand les conditions deviennent gnarly ?
Mon principal pote de grosses sessions c’est Shambles, surtout à Mullaghmore, c'est un pote en or toujours positif et toujours motivé, c’est le top de partager une session avec lui. Dans le Clare il y a Danny Boy qui est vraiment un viking. “Dan the man”, il est incroyable dans les grosses sessions car c’est un gars qui arrive à détendre tout le monde. C’est pourtant facile de perdre ses moyens à cause du stress, et qui dit stress, dit crampes, et Danny Boy il nous sauve bien la mise de temps en temps ! Sans oublier Tom Gillespie, je suis toujours content d’être avec lui dans ces moments là, c'est un bon vivant, toujours le smile. Tom c’est quelqu’un de très intelligent au peak, toujours bien placé, toujours mesuré, et il dégote à chaque fois les bombes, ça donne envie d’envoyer aussi.
16. On a vu apparaître cette vague, Mullaghmore, sur la scène du big wave riding assez récemment finalement. Entre la puissance, le plafond nuageux, l’eau froide… rien qu’en vidéo elle parait vraiment intense et hostile, tu peux nous la décrire ?
C’est une autre dimension, les gens ne s'en rendent pas compte. Sa configuration, la manière dont elle se forme, font d’elle une vague particulière. Ce n’est ni Teahupoo, ni Pipeline, ni Shipstern, ni El Fronton. Elle est rapide, dangereuse, et imprévisible. Pour moi elle est dans le top 5 des big waves…et contrairement à Nazaré où ils font des grandes luges, ici t'as pas d'autre chemin que le tube ! C’est une vague où il est très dur de sortir, elle ne fait que t’aspirer vers le haut de la lèvre, si tu rajoute le fait qu’il y a beaucoup de clapot, et des énormes marmites, alors rider ça avec une planche légère comme l’est un bodyboard… contrairement aux gars en gun (longue planches lourde et longue adaptées au grosses vagues), nous on ride sur l’équivalent d’un jouet là-bas, on manque totalement d’inertie. Et puis tu passes forcément par le fait de prendre des (grosses) boites avant de réussir à en avoir une belle. D’ailleurs beaucoup pensaient la vague inridable en bodyboard. C’est pour ça qu’en boogie ils sont assez peu à s’être frotter à cette vague. Même si Pierre-Louis, Tom Gillespie, ou Shambles dans le passé, avait fait des prouesses assez remarquables, les frères Thomas (Cohen et Sam), qui ont l’habitude de charger Shipstern, y ont perdu les palmes, pété le leash, et pas du tout réussi à performer comme ils l'espéraient. Même l’australien Tom Forward y a pris une boîte mutante il y a quelques années… mais ça n’a pas refroidi Amaury qui est venu s’y frotter dernièrement !
17. Cette recherche d’adrénaline ne va pas non plus sans belles frayeurs, tu as des mauvais souvenirs qui te viennent en tête ?
Directement à ma première session à Mullaghmore en 2019… c’était velu, bien blanc, avec de la mousse partout. Je savais que sur ce spot il valait mieux prendre une grosse vague pour qu’elle enroule bien sur la dalle, donc j'ai directement pris une grosse vague. Pendant tout le ride, j'ai senti que j'étais dans l'ombre, qu'il y avait un truc qui ne se passait pas bien, et arrivé dans l'inside bowl, la partie la plus grosse de la vague, je me suis tout pris dessus. La lèvre m’a littéralement cassé sur le dos, et au lieu de partir sous l'eau j’ai ricoché au-dessus de la vague. Certes ça m’a permis de prendre un peu de respiration mais ensuite j’ai pris une avoinée comme jamais. En remontant à la surface, je voyais des petites étoiles. Shambles était au peak et m’aperçois, il me dit “Allez, let’s go, faut repartir au peak en prendre une autre”. Il était trop content que je me sois un peu lâché en prenant cette vague, mais clairement ce n’était plus possible, le monstre m’avait tué. Finalement cette vague m’a permis de gagner en confiance car je me disais que désormais il ne pouvait rien m'arriver de pire que ça. En vrai je m’estime heureux jusque ça car j'ai eu la chance de jamais m’être fait hélitroyer comme certains, pété les jambes comme Shambles, ou Sendheron qui s'est fait les hanches à Riley, Tom Lowe qui s’est démis l’épaule à Aileens… J’y ai pété le leash une fois, et déjà là-bas c’est l’horreur. La vague se trouve au pied de falaises de 200m de haut, et le rivage c'est des gros blocs de rochers d’1m50, avec les mousses qui tapent dessus. Il y a 15 jours je me suis retrouvé à aider un frenchy en cata pour finalement me prendre tout un set dans la gueule, je me suis fait défoncer dans les blocs. Je te parle de ça là, j'en ai encore mal aux genoux. Ça aussi c'est des bons coups de flip.
Malheureusement non. Tout le monde pense que je passe l’hiver entier en Irlande à surfer, mais non, ici je babysit, je passe l'aspirateur, je change les couches, et j’ai tout un tas d’obligations familiales qui font que ce n'est pas six mois de scoring. Je loupe aussi plein de sessions. Ce jour-là , je savais que je ne serais pas disponible. En voyant les prévisions solides je discutais avec Tom Lowe, surfeur et local du spot. Il surfe là-bas depuis tout le temps, d’ailleurs c’est lui qui a découvert pas mal de vagues dans le coin avec Fergal Smith. Il me regarde droit dans les yeux, vraiment inquiet : “Je vais essayer d'y aller à la rame” me dit-il. Dans ma tête je me suis répété: “mais t’es taré, t’es ta-ré”. Et le jour-J ça n'a pas raté, ils sont tous arrivés de partout, de Nazaré, de Maverick, avec leurs jet-ski etc, c’était le cirque à l’eau. Et Tom n’a pas bronché, il a été au peak à la rame…et il a pris la meilleure vague de la session. Tom, c'est vraiment le gourou ici !
19. Pendant cette même édition de l’Irish Surf Festival 2024, en plus de gagner la vague de l’année, tu présente ta vidéo/profil “Yannimal” ou tu scores sévère, what a year ! Comment s’est faite cette vidéo ? Et surtout qui est ce mystérieux Yannimal ? Le Yann des pleines lunes ?!
“Yann-imal” c’est mon alter ego quand je switch du petit frenchy surfant les beach break du sud landes à une espèce de bête irlandaise affamée ! Clairement 2024 a vraiment été une année de ouf pour moi. Tom (Gillespie - qui organise l’Irish Surf Festival) savait que j’avais plein d’images de côté, et il était à la recherche de films pour l'événement qui allait se tenir deux mois plus tard. Alors il m’a mis la pression pour que je sorte un truc! Il se trouve qu’à Bundoran, j’ai un bon copain australien (contrairement à ce que son nom indique - mais né d’un père breton), Matthieu Glemarec, qui a fait des études de photo-vidéo et et qui a du talent là dedans - même s' il n’en a finalement pas fait son gagne-pain. Donc on s’est lancé tous les deux sur le projet! Ensemble on a pris des images que j’ai accumulées depuis 2019, il m’a brièvement interviewé pour essayer d’expliquer mes origines, et on a tourné quelques images de lifestyle en express. Il a monté tout ça comme un chef, et on y a ajouté de la musique de groupes essentiellement irlandais pour un résultat bien trippy, “Yannimal” était prêt juste à temps! J’aurais aimé ajouter quelques images d’autres cameramen, mais on n'a pas réussi à tout récupérer, on a fait ce qu’on pouvait dans les délais. Et finalement avec la bonne musique, ça a mis une super ambiance à l'Irish Surf Fest’ !
20. En regardant les crédits de la vidéo, on découvre que la majorité des images ont été filmées par João Tudella, son nom revient dans beaucoup de vidéos irlandaises désormais, tu le connais depuis pas mal de temps il me semble? Vous avez d’autres vidéastes sur qui compter?
C’était dans les Landes il y a plusieurs années que j’ai rencontré des bodyboardeurs portugais en trip surf. Il y avait Antonio Saraiva, Miguel Coelho, et…João Tudella! En discutant João m’apprend qu’il doit partir en Erasmus la rentrée suivante et qu’il hésite sur la destination, je lui ai dis “bataille pas, viens en Irlande!”. Quand João a atterri en Irlande quelques mois plus tard, j’ai eu un peu d’appréhension. Je me suis demandé ce qu'allaient penser les locaux du fait que je rajoute un gars au peak ici. Finalement et heureusement, il est rapidement rentré dans le cœur de la communauté irlandaise par sa détermination: il n’avait pas de voiture, et on le voyait régulièrement sur le bord de la route avec la board sous le bras, parti pour se taper deux heures de trajet en auto-stop. Oui, car avant d’être un vidéaste, João est un bodyboardeur passionné et avec un pur style. Le genre de gars qui envoie des gros airs forward ultra-stylés, c’est clairement un rider portugais sous-coté. Et petit à petit João a commencé à filmer les sessions ici en Irlande, puis de plus en plus souvent, jusqu’à passer toutes les sessions derrière la caméra. Maintenant dès que les riders pro débarquent pour les gros swells, c’est souvent lui qui est derrière la caméra. C’est quelqu’un qui apporte beaucoup à la communauté surf irlandaise. C'est un peu notre nouveau Mickey Smith! Big shout out to João! Il y en a un deuxième qui est toujours là pour filmer c’est Clem McInerney, il met toujours les images de côté quand on lui demande, Bon, malheureusement moi je suis très mauvais pour récupérer les rushes après les sessions, et quand elle est passée depuis longtemps, accroche toi pour retrouver les images...
21. Pour finir ce long entretien, on voulait justement revenir sur l’impact de ces belles images d’Irlande qu’on voit de plus en plus sur les réseaux sociaux, au point d’en faire une destination surf à part entière pour des riders plutôt expérimentés en quête de reefs sauvages et peu fréquentés. Vous sentez sur place qu’il y a plus de monde? Quelle est ta vision ce phénomène?
De 2009 à 2019, le surf en Irlande a énormément évolué, c’est vrai on voit beaucoup de gars débarquer. La plupart viennent en Irlande en pensant qu'ils vont scorer direct, mais non, les éléments ne coopèrent pas tout le temps. C'est assez compliqué d’analyser les prévisions, c'est ce qui nous a sauvé pendant toutes ces années. Mais en 2025 ça a été exponentiel, le monde qui est venu…c'est flippant. Surtout quand ces riders ne peuvent pas s'empêcher de mettre des stories sur Instagram pendant qu'ils sont sur place: sur les réseaux on voit que le mec score en Irlande, et hop ça screenshot les charts, ça c'est écoeurant. Pire, ceux qui viennent juste pour l'aspect financier, faire un Vlog et cumuler des vues sur leur chaîne YT… Que des riders viennent, et laissent mûrir leurs images, puis fassent un bel edit plus tard comme Harry Bryant ou Russell Bierke, ça c’est top! Après ça fait du buzz et ça ramène du monde aussi mais bon… Les Irlandais sont fiers de leurs vagues. Si ces gars voyagent ici et qu’ils ont quelque chose à apporter, de l'échange avec la communauté surf irlandaise, là ça devient constructif.
22. …et quand d’un coup en plein hiver des prévisions solides se calent pour de bon pendant trois jours, une autre catégorie de riders arrive en Irlande, et transforme Mullaghmore en un petit Nazaré.
Oui, une autre plaie du surf irlandais, c'est les pros qui débarquent pour les gros swells. Pour te donner un exemple assez concret, début 2010 à Rileys, sur les bonnes sessions on était peut-être 7, allez 10 l’eau grand max. Là, sur une des dernières sessions à Aileen, il étaient 38 au peak. Trente-huit ! Plus précisément pour Mullaghmore, avant il n’y avait pas cette “Mully-mania” comme on l’appelle. Les réseaux sociaux en sont pour beaucoup, mais comme le dit Connor McGuire, Mullaghmore est une des meilleures vagues de la planète, donc ça devait arriver un jour…Après pour le big wave riding ce n’est pas n'importe qui qui peut débarquer, faut des moyens financiers, toute une logistique, on ne peut pas s'attendre à avoir un jet-ski, de la sécurité comme ça du jour au lendemain.
23. On a déjà un beau pavé, alors on va finir finir la dessus. Merci Yann pour toutes ces réponses et le temps que tu nous a consacré. On va continuer à suivre tes scoring sur les réseaux. Tu as quelques choses que tu voulais rajouter ? des projets cette année ?
Cela nous aide au quotidien à payer l’hébergement du site, le financement de merchandising, l’organisation d’évènements... La totalité de l’argent collecté est ré-investi dans l’association.