Rencontre avec Luis Santos Les premiers pas d’un bodyboardeur panaméen
Interview de Luis Santos par Mick Merrien | Texte par Basile P. issu de la retranscription d'un enregistrement sonore datant de Juin 2016 | Photos © Mick Merrien | Octobre 2016
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Le problème avec la pratique intensive du surf (contrairement à celle du bowling), c'est qu'elle conditionne la majeure partie de nos destinations de vacances. Vacances qui se résument pour beaucoup d'entre nous à dépenser tout son argent dans un billet d'avion pour l'autre bout du monde, prendre 3 vagues par jour en short sur un peak bondé, puis repartir à la maison pas peu fier de notre nouveau marcel Bintang.

Puis un jour on se lasse du Club Med. On décide alors de s'aventurer hors des sentiers battus et on tombe sous le charme d'une destination plus discrète, pas vierge, mais encore relativement préservée, où il est encore temps d'agir si on veut éviter le pire. L'archipel de Bocas del Toro (et notre spot chéri Playa Bluff) au Panama en fait partie, mais le rouleau compresseur touristique est déjà en marche.

Une bonne partie de Forward s'y est déjà rendue ces derniers temps, attirée par la qualité des vagues et la relative tranquillité du lieu (tout en gardant l'esprit "tous en slip sous les palmiers, c'est les vacances" évidemment).
Notre photographe en chef Mick Merrien, a lui séjourné plusieurs mois sur l'île et s'est petit à petit intégré à la vie locale. C'est d'ailleurs durant ces deux derniers hivers qu'il s'est lié d'amitié et a passé une bonne partie de son quotidien avec Luis Santos, natif de l'île d'une vingtaine d'année travaillant pour la protection des tortues et de la jungle environnante, et vivant une grande majorité de son temps dans une cabane en face du spot de Playa Bluff.

C'était la deuxième année qu'une partie de l'équipe passait une partie de l'hiver là-bas, et nous voulions sortir du trop classique récit-surf / photos-des-meilleures-vagues et donner un peu de profondeur à ce retour d'expérience, et l'idée de donner la parole à Luis a fait son bout de chemin. Qu'il nous parle de son île qu'il voit être transformée par le tourisme, de son association de protection des tortues, mais aussi du bodyboard qu'il a découvert avec nous... ce genre de discussions quotidiennes que nous avions sur place finalement.
Malheureusement Mick était déjà de retour en France quand la décision fut prise de l'interviewer. Il a donc profité que Luis se soit créé un compte Facebook pour reprendre quelques nouvelles et lui envoyer plusieurs questions pour Forward auxquelles il a répondu. Les réponses de Luis étaient assez brèves, et les conditions d'interview via fb peu évidentes, l'article semble se terminer un peu abruptement.

Vous trouverez ci dessous une retranscription de la discussion que nous avons eu avec Mick à la réception des réponses de Luis. Paulina, coloc de Mick et amie mexicaine (vivant maintenant au Pouldu), était également présente ce matin là pour nous aider à traduire les réponses de Luis (Luis nous répondant dans un espagnol approximatif à la sauce panaméenne, on doit vous avouer que ce n'était pas hyper simple).


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Luis devant la cabane familiale


- Comment se passe ta vie à Bocas del toro, entre ta famille qui habite dans la jungle et ta vie à Playa Bluff ?

Luis : Pour moi c’est le top de vivre dans deux endroits différents, ça change beaucoup de vivre à la fois dans la jungle chez ma mère, et à la mer.

Mick : Ouais en fait la mère de Luis à 7 enfants et ils vivent tous dans cette grande maison au cœur de la jungle. Elle, elle bosse dans un hôtel où elle nettoie les chambres et s’occupe également de la plantation sur son terrain (principalement des bananes) avec une de ses filles. Luiz lui travaille à droite à gauche et est autonome désormais. La plus grande de ses petites sœurs (qui a malheureusement perdu un enfant récemment) fait des cours par correspondance grâce à un ordinateur prêté par une association, et elle va une fois par semaine sur le continent pour aller à l'école. Son plus grand petit frère de son côté à commencé ou plutôt intensifié l'élevage de poulet de sa mère afin d'en faire son travaille. 

Ensuite il y a les plus jeunes dont la famille s'occupe au quotidien : une petite sœur d'une dizaine d'année, un petit frère de 4-5 ans et la petite dernière de 2 ans.

La petite sœur de Luis dans la maison familiale



Les 2 petites sœurs, et le petit frère de Luis


Il y a également l'arrière grand-mère de Luis qui a 70/80 ans et qui vit toute seule (depuis que son mari est mort) dans la jungle en autarcie complète. Je me souviens d'être chez la mère de Luis et de flipper en voyant quelqu'un débarquer de nul part à travers les épaisses plantes tropicales à grand coup de machette ! Et là Luis qui me dit "mais non t'inquiète c'est mon arrière grand-mère!".

Malgré le fait d'habiter au milieu de nulle part ils ont la chance d'avoir l’eau courante eux, ça facilite un peu la vie.

De temps en temps ils tuent une des bête pour revendre la viande afin de gagner un peu d'argent. Ce sont les frères et sœurs de Luis à gauche de la photo.


D'un autre coté, Luis passe surtout beaucoup de temps dans cette autre cabane les pieds dans l'eau, en face de Playa Bluff.
Cette maison là il faut pas trop en parler, car ils n’ont pas le droit de vivre là. C’est cette maison là que Luis nous louait, mais nous devions rien dire à personne. Des gars sont déjà venu nous demander ce qu’on foutait là on leur a répondu « non, on pose juste nos affaires là pour aller surfer en face ». La maison appartient en fait à l’association de protection des tortues dont Luis fait partie. Elle sert de camp de base aux gens qui travaillent pour l’association durant la période de reproduction des tortues. Mais c’est pas prévu pour dormir à l’année là-bas.

Tous les soirs je voyais Luis travailler tout seul à la bougie, noter ses observations et ce qu'il devait faire le lendemain pour l'association, puisqu'il est devenu grosso modo le responsable de la protection de la plage et de la jungle.

Luis dans sa jungle


On est d'ailleurs aller défricher ensemble un chemin dans la jungle pour qu'il puisse faire des randonnées d'information sur la faune et la flore avec les touristes. On y était allés avec ses chiens également, et on en a profité pour chasser pour le repas du soir. On a mis 6h à créer ce chemin propre et accessible, pour une balade de 2h30 environ, à la machette simplement. Il m'a aussi demandé de lui envoyer des photos des animaux que j'ai faites pour qu'il puisse créer des prospectus.

Un singe hurleur


Et le Graal : un paresseux.


Bref, moi je squattais dans cette cabane en face de Bluff, et j'étais le seul dans le coin à avoir de l'électricité grâce à l'installation toute récente d'un panneau solaire sur le toit de la piaule, du coup tout le monde venait se tondre les cheveux ou recharger les téléphones dans ma piaule. Ils ont aussi posé des buts de foot juste derrière, et un tout nouveau café. Un vrai petit village.

Les locaux se font un foot devant le nouveau café de Playa Bluff

Zombie qui profite de l'électricité pour se faire une beauté


Que penses tu du tourime à Bocas, et de l’impact qu’il peut avoir sur Isla Colon ?

Luis : C’est très surprenant comme le tourisme a changé Isla Colon, et l’impact est hors de contrôle, car les touristes ne sont pas informés et ne savent pas qu’ils viennent sur un lieu fragile et protégé. Le gouvernement s’en fout, il ne intéressent qu’à l’argent que ça peut apporter.

Mick: Il y a des endroit officiellement protégés par les lois au Panama, L’île voisine d'Isla colon, Basimentos, possède une réserve naturelle, les sentiers ne sont pas aussi dégagés qu'au Costa Rica, c'est plus sauvage et difficile d'accès donc ça attire moins de touristes. Mais il y a aussi des lieux comme Dolphin bay et Playa Estrellas qui mériteraient d'être protégés mais pour l'instant ils préfèrent les utiliser comme "attraction" et envoyer des dizaines de touristes chaque jour afin d'engendrer un maximum de revenus. Mon père qui a un Brevet d'Etat de plongée m'a dit qu'il avait vu certaines espèces incroyables comme le requin baleine sur certaines plongées mais qu'à ces endroit-là, les coraux sont piétinés et il n'y a plus grand chose qui y vit suite aux passages excessif des bateaux et nageurs.
Il y a des lois mais elles ne sont pas appliquées, rien n’est contrôlé. Donc le touriste va pêcher, va ramasser des choses sur les plages, et petit à petit détruit le littoral et la vie qui il y avait dans ces endroits.

Paulina : Oui et même si c’est interdit, le touriste va filer 50$ de plus que prévu au pêcheur local qui l'accompagne, et hop le gars l'emmène dans des endroits protégés où il est interdit de pêcher.

Mick : De son côté Luis lui fait ce qu'il peut pour protéger la nature en s'occupant des tortues avec son association. Ils se sont d'ailleurs acheté du matériel récemment pour améliorer leur travail, des lampes spéciales, et des puces électroniques pour suivre les tortues.
La nuit Luis fait des aller-retour sur toute la plage, de Bluff jusqu'à Flores (quasiment 5 à 7km de rivages) et il checke les nids, les protège, aide les tortues à rejoindre l'océan.
Le gros problème étant que les tortues ont besoin du noir total pour pondre et se reproduire, Playa Bluff étant sauvage et se trouvant complètement dans le noir quand la nuit arrive c'est devenu le lieu de ponte principal des tortues dans cette région, et donc LE lieu à protéger par tout les moyens.
Mais malheureusement il y a de plus en plus de touristes curieux qui ne le savent pas et effraient les tortues en les éclairant, qui alors prennent peurs et ne peuvent pas pondre.
Autre soucis de taille, c'est les investisseurs qui se mettent à construire des hôtels ou des restaurants le long de Playa Bluff, éclairant désormais certaines parties de la plage toute la nuit, alors les tortues ne viennent plus.
Il arrive aussi que Luis doive libérer des tortues emprisonnées dans des filets de pêcheur, et ne parlons pas des gros quads qui passent de plus en plus souvent sur la plage sans se soucier de rien.

Autre problème, mais planétaire celui là, c'est la montée des eaux. Pour vous donner une idée, les locaux m'expliquaient que l'endroit ou l'on se place au peak pour surfer, c'était en fait encore la Jungle il y a quelques années. La mer à sacrément gagner du terrain ces dernières années. L'hiver 2014/2015 a vu passer une grosse tempête, et rien que cette année là, l'ocean à gagné 5 à 6 mètre sur le rivage.

Il y a des resorts dans le coin, qui se font bouffer par la mer, ils essaient de ralentir le truc à coup de tractopelle mais ça ne sert plus à rien, ce n'est qu'une question de temps. Il faut arrêter de vouloir tout re-consolider, mais plutôt créer de nouveaux chemins plus éloignés du littoral, il faut malheureusement laisser la nature faire son travail désormais.

Un tractopelle au travail sur Playa Bluff


Tout a changé, avant ce n'était pas comme ça, tous les troncs qui traînent sur la plage, ils étaient debout il y a encore un an.
Il y a plein de gens qui sont là "ah génial, des arbres dans la mer ! Trop beau !", mais mec, y'a 2 ans, les arbres ils étaient pas dans la mer !

- Pourquoi et comment tu as commencé le bodyboard ?
Luis : Quand j'ai commencé le "bodibord", j'avais très peur des vagues. Mais maintenant tout ce que je veux c'est de pouvoir prendre un tube.

Luis à l'eau, toujours avec le smile


Mick : Quand il a commencé avec nous, c'est à dire quand on est venu la première fois, il y a 2 ans, il était effrayé face aux vagues, il apprend petit à petit à vaincre cela mais pour le moment il a toujours peur.

Luis sur un reef plus au sud, il commence à avoir une bonne position.


Une chose est sur c'est que Aaron va selon moi devenir le meilleur bodyboardeur du coin, il s'y est mis en même temps que Luis. Pour le moment il prend plutôt les petites vagues, mais il a déjà une très bonne position sur la planche et il arrive a faire des canards. Il est jeune, mais il y va, il fonce, il se jette dedans. Il a encore un peu peur, mais dès qu'il va passer au dessus de ça, il va vraiment prendre du niveau.

Après on leur laisse du matériel à chaque fois qu'on quitte le Panama pour rentrer en France. Regarde, quand je suis arrivé cette fois-ci, il y avait déjà ces 3 boards là de l'année dernière: Celle de Meulet, celle de Fred Courderc, et celle de Alexandre Richard. Cette année on a relaissé des boards : Celle d'Alexine (la copine de Thomas Joncour), celle de Fred Quem, et aussi des palmes. Et grâce à ça ils sont plusieurs locaux maintenant à s'être mis au bodyboard, et les gars s'accrochent bien mine de rien !

Alexine qui offre sa board à Luis



Luis, Aaron, et Fred Quemener qui leur donnent sa board également



Il y a aussi des tout petits, mais je n'ai pas réussi à les mettre dans l'eau pour le moment, ils sont très jeunes et ont encore peur de la mer. Sauf Kelvin ! Un peu plus grand, qui commence a surfer les mousses au bord, et qui se positionne déjà correctement!


C'est jeune mais ça fait trempette quand même hein !



L’entraîneur du club de foot, lui il a pas peur.



Aaron, il surfe bien.



Le frère d'Aaron aussi, il est marrant, plus rock'n'roll.



Le frère de Zombie, "Emerico" le gars est dingue, jamais effrayé, il chargeait bien.



Les kiiiiids


- Quels sont les sensations que tu as lorsque tu prends une vague ?
Luis : C'est incroyable de surfer une vague. Tout ce que je sais c'est que quand les vagues sont bonnes lorsque j'entends la vague faire "buooonnfffffffff.".




Mick : Ahaha, je me souviens certains jours de grosse houle, quand il faisait encore nuit et qu'on dormait à la cabane en face de Bluff avec Luis, aux aurores les gars restaient dans la cabane et me regardaient avec des grands yeux en me demandant "tu penses vraiment qu'on va surfer tout à l'heure, tu entends ce bruit ?!!!", les gars flippaient grave, ça faisait "VVVFFBBRRRHH VVVFFBBRRRHHH" on sentait la cabane qui vibrait quand la vague se brisait sur le banc de sable. Quand c'était comme ça c'était trop gros, insurfable pour Playa Bluff, mutant, la mer arrivait quasiment jusqu'au pied de la cabane, donc on allait sur les reefs plus au sud qui tiennent mieux la houle.

- Que voudrais-tu pour ton île et pour Playa Bluff pour les années à venir?
Luis : J'aimerais que le tourisme soit mieux contrôle, que le gouvernement fasse ce qu'il faut pour protéger la faune et la flore, et qu'ils arrêtent de laisser les gens construire n'importe où n'importe comment. J'aimerais aussi que les touristes aille découvrir d'autres endroits que Playa Bluff à Isla Colon.

Mick : C'est vrai qu'il n'y a pas que Playa Bluff à voir, Bocas del Drago de l'autre coté c'est hyper beau par contre tentez pas en vélo c'est beaucoup trop dur, prenez le bus !

Quant aux construction ça me fait beaucoup penser à Cloud 9, on y était aller en 2009, il n'y avait pas grand chose, 6 ans après, il y a des hôtels partout et le mètre carré de terrain a été multiplié par 20. Tous ces endroits vont finir comme Puerto Escondido, complètement bétonnés, et les locaux vont se faire expulser dans des cabanes loin de la mer.

Paulina : Oui ça me fait penser aussi à la grande mangrove de Cancun (lieu de vie de plusieurs espèces d’animaux rares) qui a récemment été détruite pour pouvoir y bâtir des hôtels afin d’accueillir simplement plus de spingbreakers…
Alors que cette mangrove était un endroit officiellement protégé par la loi depuis 2007 l'état mexicain à autorisé des investisseurs immobiliers à la détruire...pour en savoir plus à ce sujet vraiment, VRAIMENT scandaleux : Lire l'article sur la destruction de la mangrove de Cancùn

Mick : L'un des gros problème à Bocas étant les constructions excessives qui se mettent à tasser le sol de l'île, alors dès qu'il se met à pleuvoir en grande quantité, le sol n'absorbe plus rien, et crée une inondation quasi instantanément, comme cette année pendant le carnaval de Bocas (en Février, évènement le plus touristique de l'année), où on avait de l'eau jusqu'au genoux après un gros orage. Imaginez une éponge posée dehors, il pleut, elle absorbe puis sèche et redevient normal. Posez maintenant un bloc de béton sur cette éponge, et vous aurez Bocas Del Toro. Normalement les constructions sont limitées à 3 étages sur l'île pour éviter ce phénomène, et pourtant ça pousse encore, faute à la corruption.

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(Les réponses de Luis étant assez brèves, et les conditions d'interview via fb peu évidentes, l'article semble se terminer un peu abruptement. La discussion s'était donc achevée sur ces derniers mots car Luis devait quitter facebook, et de notre coté le poulet frite était prêt.)



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Interview de Luis Santos par Mick Merrien | Texte par Basile P. issu de la retranscription d'un enregistrement sonore datant de Juin 2016 | Photos © Mick Merrien | Octobre 2016

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